Sladjana Stankovic

Née en 1966 à Trstenik en Yougoslavie. Elle vit et travaille en France depuis 2002. Issue d’une famille prolétaire d’un pays disparu, elle retourne régulièrement à la recherche de cette réalité humaine, comme pour se confirmer qu’elle a vraiment existé. Elle a trouvé chez des ouvriers et des mineurs les valeurs sur lesquelles la vie d’avant était bâtie. La vie d’avant l’écroulement. Attentive aux univers à la marge, elle a passé du temps dans un orphelinat en Bulgarie, perdu au pied de la montagne. Elle suit depuis dix ans des Roms dans les bidonvilles autour de Belgrade. La série Habités se construit ainsi au fil du temps, image par image, entre ses souvenirs, ses rencontres et ses émotions auprès de ce peuple. Sa dernière série La Douce rassemble des images réalisées entre 2004 et 2025 entre la France et la Serbie, fragments d’une autobiographie qui se situe entre fiction et réalité. Son pays, l’ex-Yougoslavie, s’écroule. Les ex-républiques se déchirent. Elles prennent leur indépendance au prix de guerres et d’une violence terrible. Elle vit cette période en Serbie du début à la fin.

La Douce.
Avant de partir, mes filles brossent mes cheveux. Je suis assise. Elles les ajustent de leurs petites mains. Je sens l’effleurement de leurs doigts. L’odeur de leurs souffles. Mes filles me disent au revoir. Elles savent que je pars. Il ne faut pas montrer de chagrin. Faire en douceur. Construire un lieu dans le temps où on peut toujours revenir. Toutes les trois. Mes jambes sont lourdes. Mais non, cela ne se passe pas comme ça. J’aurais bien aimé. Je n’ai pas ce courage. Je les mets au lit. Je passe la nuit blanche auprès d’elles. Je pars au matin à la gare routière. Sans un vrai au revoir. Je m’enfuis. Je prends le bus pour le long voyage qui mène en France. Un bus d’une autre époque avec des vitres sales. Des sièges abîmés. Dehors, c’est novembre. Mes compatriotes ont tous leurs papiers. Je suis la seule à tenter ce voyage. Je compte sur la chance des désespérés. Ils ne savent pas qu’avant d’arriver à la première frontière, le chauffeur s’arrêtera pour me cacher. Il me prendra l’argent que je serre dans mon poing. Il ne faut pas qu’ils sachent. Ils me montreront du doigt. Encore la trahison. Ils sont gais. Leurs valises remplies de nourriture du pays. De cigarettes, d’alcool fort. Comme un morceau de la maison qui part avec eux. Là où ils ne vivent pas. Là où ils travaillent. J’ai envie de leur dire de se taire. Je pose ma joue brûlante sur la vitre embrumée et froide. Je sens mes entrailles se serrer. Je colle sur le nez le mouchoir en tissu. L’odeur du tissu me ramène dans la chambre. Je suis partie. Je suis en colère. En colère contre moi. Contre le pays qui nous trahit. Et j’ai peur. J’ai peur du réveil de mes filles. De notre chagrin. On part. On sait que des morceaux de notre vie seront perdus à jamais. Mais on ne peut pas savoir avant de vivre ce déchirement à quel point les gouffres de nos âmes peuvent être profonds. J’ai fermé tous les accès à la mienne, un à un. Je suis restée seule…

Info

Lieu d'exposition:

Cours Washington

Date: